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Santé des Autochtones

Santé autochtone en milieu urbain

Avec l’histoire de Kathy, nous avons vu les problèmes que soulève le fait d’habiter en milieu éloigné quand il s’agit d’obtenir des soins de santé. Quoi qu’il en soit, au moins la moitié des Autochtones du Canada vivent dans une agglomération urbaine, surtout dans les villes. Ils quittent la réserve pour trouver un emploi, ou en raison des problèmes sociaux qu’ils vivent dans la réserve. Dans une grande ville, les Autochtones se retrouvent souvent coupés de la culture de leur réserve et sont comme des immigrants dans leur propre pays. Ils peuvent être marginalisés en raison des stéréotypes prédominants et des préjugés. Certains Autochtones n’ont plus de statut au regard d’un traité et n’ont donc plus accès au même régime de soins. En ville, les médecins voient surtout des patients non-autochtones et peuvent même ne pas savoir qu’un de leurs patients est autochtone.

Pour illustrer certains de ces points, nous avons inclus plusieurs anecdotes contées par des médecins qui travaillent auprès de patients autochtones dans une grande ville. Nous avons aussi inclus le témoignage d’un Autochtone qui décrit ce que signifie être « un Indien dans la ville ».

Perspective sur la complexité des soins de santé autochtones

Dans ce témoignage, vous vous informerez sur la complexité des soins de santé offerts aux Autochtones et sur la participation des différents ordres de gouvernement.

  • L’un des premiers cas dont je me souviens où un Autochtone était l’un de mes patients, heu, était celui d’une dame d’âge mûr, dans la soixantaine, à qui j’avais fait subir un test pour évaluer la teneur minérale de l’os dans le cadre de son examen physique. Elle était ostéoporotique. Donc, pour traiter l’ostéoporose, je lui avais d’abord prescrit du Didrocal, qui était couvert par la carte médicale. Elle l’a essayé, mais le médicament lui a donné énormément de maux d’estomac. À la visite de suivi, je lui ai prescrit autre chose. Je pense que c’était Phosomax.

    Donc, je lui ai donné l’ordonnance et j’ai tendance généralement à prescrire un médicament pendant un an, car il faut un certain temps pour que le médicament agisse. Le pharmacien m’a téléphoné et m’a dit que le médicament n’était pas couvert et que je devais remplir un formulaire. Donc, je pensais que j’avais tout simplement oublié que, pour les prestataires du Programme de médicaments de l’Ontario, il faut remplir un formulaire quand il s’agit d’un médicament à usage limité. J’ai donc rempli le formulaire et je l’ai envoyé par télécopieur à la pharmacie, et c’est la dernière fois que j’en ai entendu parler. La patiente n’a pas communiqué avec moi. Il n’y a pas eu de suivi de la pharmacie.

    Quand je l’ai revu de nouveau, essentiellement un an plus tard, je lui ai demandé si elle était satisfaite du médicament, parce que j’étais sur le point de faire un suivi pour évaluer la teneur minérale de l’os. Mais, en fait, je pense qu’il s’était écoulé plus d’un an. Et elle me dit : « Oh, je n’ai pas pris ce médicament après que je vous ai vu la dernière fois. » Et j’ai répondu : « Mais je vous ai donné l’ordonnance. » et elle me répond : «  Oui, mais il n’était pas couvert. » et je lui ai dit : « J’ai rempli le formulaire pour un médicament à usage limité. » Je pouvais voir dans son dossier que je l’avais envoyé. Et elle me dit : « Mais je ne suis pas couverte par le programme d’assurance-médicaments de l’Ontario. Je suis une Indienne inscrite. » Donc, le médicament est couvert par un autre programme. »

    Je devais remplir un formulaire complètement différent. La pharmacie ne me l’a pas dit. Je n’étais pas au courant. Donc, cette patiente qui n’a pas eu ses médicaments avait tout simplement présumé qu’encore une fois, elle ne recevrait pas ses médicaments, et avait tout simplement haussé les épaules et présumé qu’elle allait obtenir des soins de santé médiocres et avait accepté la situation.

    Cela s’est produit parce que je ne savais pas de quel formulaire me servir ni comment m’y retrouver dans le système et parce que je n’avais pas compris que, parce qu’elle est une Indienne inscrite, ses médicaments ne sont pas couverts par la province mais plutôt par le gouvernement fédéral, par Santé Canada. C’est donc un système différent. Je n’étais pas au courant. Et à cause de cela, elle n’a pas eu les soins de santé qu’elle méritait.

    Je ne pouvais pas comprendre pourquoi elle n’a pas communiqué de nouveau avec moi pour savoir pourquoi elle n’avait pas obtenu ses médicaments. Voici ce qu’elle m’a dit : « Eh bien, j’ai apporté l’ordonnance à la pharmacie. Le pharmacien m’a dit que vous n’aviez pas rempli le formulaire et qu’il allait vous contacter. Et quand je suis revenue, il m’a dit qu’il n’avait toujours pas obtenu votre permission, j’ai supposé que ça n’en valait pas la peine. »

    Elle s’est donc résignée, et a accepté la situation. Et je vois parfois, dans ce groupe d’âge, ce genre de résignation, les gens qui se disent « Eh bien, quoi de neuf. » Ils se sont fait esquinter par le système et ils s’attendent à se faire esquinter par le système, et donc quand le système les laisse tomber, l’échec ne les surprend pas. Ce n’est pas de l’apathie, c’est plutôt de la résignation.

Hypothèse concernant l’ethnicité des patients

Dans ce témoignage, la médecin explique qu’elle a graduellement pris conscience du fait qu’elle tenait bien des choses pour acquises au sujet de l’ethnicité de ses patients.

  • J’ai commencé à prendre conscience que bon nombre de mes patients autochtones ne vivent pas sur la réserve, mais qu’ils vivent ici, dans une zone urbaine. Et qu’ils ne vont pas admettre spontanément qu’ils sont autochtones à moins que je leur demande. Mais parce que j’avais fait des suppositions à leur sujet et que j’avais négligé de les confirmer, il est arrivé parfois que j’ignorais ce que je pouvais faire pour eux.

    Probablement le plus grand tournant pour moi, c’est quand j’ai arrêté de faire, ou j’ai essayé d’arrêter de faire des suppositions au sujet de mes patients, qu’ils aient l’air autochtones ou non, ou qu’ils aient l’air de faire partie de la grande majorité de la population canadienne ou non, heu, ou qu’ils aient l’air d’appartenir à une minorité visible. Je ne fais plus de suppositions quant à savoir qui ils sont. En fait, je m’efforce d’être, je pense que l’expression est « sensible aux réalités culturelles ». Heu, et effectivement, leur demander quelles sont leurs situations.

Perspective sur les Autochtones urbains

Dans ce témoignage, la médecin décrit la vie d’un de ses patients autochtones en ville et dans la réserve, en montrant quelques-unes des différences.

  • La plupart d’entre eux ont déménagé pour trouver du travail, ou parce que leurs conditions de vie ou leurs situations là-bas étaient mauvaises. Cela ne veut pas dire que tout était merveilleux ici, bien que la plupart d’entre eux ont … la plupart des patients autochtones que je vois ont les mêmes problèmes de santé que le reste de la population, mais il y a une augmentation en particulier au niveau du diabète et je vois ces cas beaucoup plus fréquemment. Et il y a probablement aussi une fréquence plus élevée au niveau des maladies coronariennes.

    L’autre chose que je vois parfois, c’est une propagation de maladies infectieuses, qui ne sont peut-être pas aussi répandues dans la population canadienne en général. Spécifiquement, beaucoup de mes patients ont eu la tuberculose. Dans le groupe d’âge, disons de 40 à 60 ans, certains d’entre eux ont fréquenté des pensionnats. Et je dirais … bien je pense à quelques-uns de mes patients, qui, je dirais, souffrent encore du stress post-traumatique à cause de leurs expériences quand ils étaient enfants. Beaucoup d’entre eux … je pense qu’il y en a probablement beaucoup plus qui ont vécu cette expérience et c’est peut-être une des raisons qui les ont poussé à quitter leur milieu et à s’installer dans une zone urbaine, mais ce n’est pas le cas pour tous. Ils y font allusion, mais ils ne veulent pas vraiment y porter toute leur attention.

    Bon nombre vont retourner vivre sur leur réserve, par exemple, quand ils sont plus âgés, et parce que c’est là que leur famille vit. Beaucoup sont en conflit parce que leurs enfants sont peu conscients, ou ne sont pas vraiment impliqués dans leur patrimoine.

Perspective sur les différences culturelles

La médecin raconte l’histoire d’une jeune patiente autochtone qui a dû se rendre en ville pour suivre un traitement et explique à quelles différences culturelles elle s’est heurtée.

  • Je pense que l’un des défis les plus importants pour les personnes venant d’une culture occidentale est de comprendre, le concept du groupe, de la cohésion ou de l’unité du groupe, et le fait que la communauté tout entière se considère comme une grande famille.

    Je me souviens quand j’ai commencé à travailler avec cette communauté, il y avait une jeune fille qui était à l’hôpital et qui voulait que je téléphone à sa communauté dans le Nord et que je parle au chef pour le tenir au courant des derniers développements. Et moi, tout d’abord, j’étais un peu perplexe et j’ai pensé: « Tu veux que je parle à ton chef? Tu ne veux pas parler à ta famille? Ne serait-ce pas un peu plus convenable? » Et elle me répondit: « Oh non, le chef va transmettre les renseignements à tout le monde. C’est tout ce que vous avez à faire.»

    Donc, j’ai eu une conversation avec le chef et je lui ai expliqué ce qui se passait, parce qu’elle m’avait donné sa permission. À la fin il m’a posé quelques questions, entre autres, et à la fin de la conversation téléphonique il a dit, d’une voix plutôt forte, à mon avis, vous savez …  « D’autres questions? Oh, oui, vous dans le fond de la salle.» À mon grand désarroi, j’ai réalisé qu’il utilisait un téléphone à haut-parleur et que toute notre conversation était diffusée à la communauté. Et que les questions venaient de l’arrière de la salle de gym de l’école et que les gens demandaient comment elle se sentait, ce qui se passait et ce qui s’était passé. Et j’ai failli mourir! J’ai pensé; « Oh, mon Dieu! La confidentialité! Je vais être poursuivie! Je vais devoir appeler l’ordre! Je vais devoir appeler mon superviseur! Vous savez … Que vais-je faire?

    Alors, je suis tout d’abord retournée voir la patiente et je lui ai dit : « Je ne sais pas comment te dire cela, mais je dois m’excuser. J’ai pensé que je parlais au chef, mais je parlais à toute la communauté! » Et elle a dit : « Oh oui, » elle a dit: « Ils font tous partie de ma famille. Ce n’est pas un problème. C’est ce à quoi je m’attendais. Je pense que j’aurais dû vous prévenir.»

Perspective sur les croyances autochtones en matière de santé

La médecin décrit quelques‑unes des pratiques et des croyances autochtones en matière de santé qu’elle a apprises au fil de son travail.

  • Une des choses que je trouve très intéressante, c’est qu’il y a une plus grande intégration de l’aspect spirituel à la médecine dans la culture des Premières Nations que dans la médecine conventionnelle. Ils croient que quelque chose, que les forces spirituelles ou que les gestes que l’on a posés dans nos vies antérieures et ce que l’on fait dans notre vie, vont avoir une influence sur le processus de la maladie.

    L’idée selon laquelle vous vous soignez vous-même avec l’aide du médecin … voilà ma conception de la médecine. Et cela semble mieux s’intégrer aux pratiques de santé autochtones que de dire : « Je suis le médecin. Je sais ce qui se passe et ce que vous devez faire pour aller mieux. »

    J’ai travaillé avec Anishnawbe Health qui est un centre ici, à Toronto, et ils examinent de nombreuses modalités différentes de guérison. Nous essayons de les intégrer quand nous soignons mes patients des Premières Nations. Ainsi, nous leur permettons d’aller à une hutte de sudation dans le cadre de leurs traitements. Ils peuvent voir un herboriste et me voir aussi et avoir des séances de counseling avec un aîné et ils peuvent voir un conseiller pour traiter spécifiquement leurs problèmes en tant que parents dans un cadre culturel approprié.

    Il y a bien des manières différentes d’intégrer leurs soins d’une façon beaucoup plus holistique, ce qui est très intéressant pour moi parce que j’ai eu à me familiariser avec ces différentes modalités qui peuvent compléter les soins qu’ils reçoivent à mon bureau ou à l’hôpital ou à l’endroit où ils sont en interaction avec la médecine conventionnelle. Et je trouve que je réussis mieux quand on réunit ces médecines douces et la médecine conventionnelle parce que le patient a le sentiment de se prendre en main quant à ce dont il a besoin à un moment en particulier.

Perspective autochtone sur les Autochtones urbains

Un Anichinabé ojibwé parle de la vie en ville pour un jeune Autochtone.

  • Les membres des Premières Nations ici en ville sont probablement considérés comme des citoyens de dernière classe … n’importe où. Même si vous êtes instruit comme moi, vous êtes avant tout un Indien et c’est comme ça que les choses se sont toujours passées en ville. Et vous pouvez comprendre pourquoi les gens peuvent vouloir rester dans leur réserve parce qu’ils y sont avec des gens comme eux.

    Il suffit de se promener en ville et de voir ce qui se passe quand il s’agit de membres des Premières Nations. Vous savez, c’est un triste constat sur notre société quand les premiers habitants sont traités de la pire façon, comparativement à toute autre catégorie de citoyens au Canada.

Perspective d’une aînée sur les préjugés et le racisme

Une aînée décrit les préjugés et le racisme auxquels elle a dû faire face.

  • Ils disent que nous sommes incapables de nous éduquer, mais ce n’est pas vrai. Nous sommes des gens très, très intelligents. Une des choses à laquelle j’ai dû vraiment travailler est la honte, la honte de la couleur de ma peau … la honte d’être une femme. Fondamentalement, cette honte n’est pas venue seulement de l’école, mais de l’ensemble de la communauté.

    Si vous êtes tout petit et que vos parents vous disent: « Ne joue pas avec eux. Ce sont de sales Indiens. » Et vous n’avez aucune idée ce qu’est un « sale Indien ». Vous savez … et vous sortez de la maison, et puis vous allez voir vos amis et vous leur dites: « Nous ne sommes pas censés jouer avec eux parce que ce sont de sales Indiens », et votre ami vous dit: « Eh bien, pourquoi pas? » « Parce que mes parents me l’ont dit. » Nos parents nous enseignent tant de choses.

    Je dois admettre qu’une personne qui a reniflé, ou qui a bu ne sent pas les roses. Vous savez, si vous avez un bon nez, il y a une odeur … Mais la réalité, c’est que vous devez aller au-delà de l’odeur et voir l’âme ou l’esprit qui l’habite. Il s’agit d’un être humain et nous sommes tous liés les uns aux autres et la race n’a pas d’importance. Et la nationalité n’a pas d’importance. Nous sommes liés les uns aux autres.

    Mais le racisme est un sentiment puissant. Et très bien dissimulé.


 

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